
C’est un vrai essai approfondi, historique et théorique, qui part d’une scène vue à la télé : après une altercation en plateau sur la question du racisme, c’est une femme blanche qui pleure parce que c’est trop dur à entendre, et les autres qui la réconfortent, notamment les femmes noires. Les personnes dominées, et concernées au premier titre, qui se taisent pour prendre soin d’une dominante en souffrance… ça pose vraiment question, mais c’est en même temps tellement normal que je n’aurais pas identifié cette question si facilement. Partant de là, l’autrice analyse de manière brillante la place stratégique de l’expression des émotions des blancs, et des blanches en particulier. La tristesse en premier lieu, mais pas que. Elle montre comment une construction culturelle sur la longueur, ancrée dans le colonialisme puis l’esclavage a posé les bases de ce fonctionnement et du rôle spécifique des larmes blanches. En particulier celles des demoiselles en détresse (sur l’impact de la culture des plantations du Sud des Etats-Unis, j’ai vraiment appris des trucs qui m’ont choqué et renforcé). Ce qui va se raccrocher à beaucoup de travaux précédents, tous passionnants d’ailleurs, de Fanon à Elsa Dorlin. J’ai vraiment beaucoup aimé ce que ce livre apporte, autant que la manière dont il met en lien et rend accessible un large contenu autour de ces questions de construction conjointe du racisme et de la différenciation occidentale des genres. C’est solide et c’est d’un impact évident. Si vous avez déjà travaillé l’intersection genre et race, ça fait une grosse synthèse avec une continuation précieuse, et sinon c’est un excellent moyen de mettre les deux pieds dedans. Pour abattre le capitalisme, et le patriarcat, il va falloir faire le boulot de remise en question du passé et des structures racistes, et ce livre le rappelle et donne en même temps de directions très concrètes de travail.