
Il y a un enjeu quant à la manière de traduire l’Odyssée (et les textes équivalents) qui relève de compétences techniques bien sûr (pour lesquelles l’autrice est ici tellement qualifiée) mais aussi de choix esthétiques (c’est de la poésie quand même, à l’origine) et surtout politiques. Oui, politiques, parce que les traductions jusque là invisibilisaient par exemple très fort la place et même l’existence des esclaves, et faisaient des choix de vocabulaire, voire de narration, franchement misogynes. Emily Wilson propose donc une traduction bien plus juste et bien moins réactionnaire que les précédentes. Et pour le même prix, elle est aussi plus jolie. En ce sens qu’elle fait un choix de format poétique bien plus proche de l’original, et bien moins dans une poésie ampoulée occidentale classique. Et franchement, c’est très agréable à lire. On sent la musique d’une diction orale, scandée, dans le contexte d’origine. Et oui, il y a un rythme, une vivacité que j’ai vraiment aimée. Et une étrangeté. Dans le format, mais aussi dans les préoccupations et l’ambiance. Pour un texte et une culture qu’on nous vend souvent comme nos ancêtres culturels directs et évidents, il est intéressant de constater que non, c’est bien plus dépaysant et déstabilisant que ça. Dans le fonctionnement culturel, mais aussi dans la narration globale, le rapport aux dieux, aux enjeux d’hospitalité omniprésents, tout ce genre de choses. De fait, la structure elle-même m’a surpris, parce que je n’avais jamais lu de version autre que résumée. Et en fait, les aventures qu’on a en tête : le cyclope, les sirènes, Charybde et Scylla, ce sont des éléments très courts et très rapidement racontés (ça prend à chaque fois moins de place que les cadeaux et le repas lors de chaque accueil chez un roi, par exemple). Et l’ensemble des aventures héroïques, c’est un tiers du récit. Les deux autres tiers, ce sont des questions de filiation, d’hospitalité, et de gros mensonges. Ce fut à la fois pour moi une vraie découverte du texte d’origine et un vrai plaisir littéraire, franchement impressionnant !