
Deuxième livre de Myriam Bahaffou, avec pour moi une question en amont : est-ce que ce sera autant bordélique le premier ? Et… pas tout à fait, mais un peu quand même. Mais la question qui va avec c’est : est-ce aussi réjouissant, brillant et engageant que le précédent ? Et… non, c’est beaucoup mieux. Son point de départ est un questionnement sur la place du désir en politique, sur la manière dont on laisse ou non de la place aux pulsions de vie, à des élans vécus et vivants dans la conduite du monde. Ce qui est dès le départ passionnant, aussi bien dans ce que ça renvoie au vécu personnel et à la place de l’érotique dans nos vies sociales et politiques (et on ne réduit pas l’érotique à la sexualité, même si aussi) que dans ce que ça renvoie d’une conception du politique et du social rationnalisé et très occidentale. L’entrée décoloniale et non-blanche apporte vraiment des regards et des concepts précieux ici. Après un partie d’analyse et de construction d’une grille de lecture, elle peut établir une ambition : une approche qui soit éropolitique. Et c’est aussi déstabilisant que réjouissant en ce qui me concerne. Et étant donné les passerelles que ça permet d’établir avec d’autres pensées politiques et écologiques, je pense que ça pose des bases que ça mérite de venir explorer et creuser. Partant de là, Myriam Bahaffou prend le temps d’analyser le monde actuel, à l’échelle mondiale et pas seulement blanche et occidentale, et la manière dont une approche éropolitique peut ouvrir de nouvelles perspectives et apporter des énergies et des alliances et convergences qui n’existaient pas précédemment. Le livre se serait arrêté là que je l’aurais trouvé largement utile et bienvenu, mais il y a une troisième partie, bien plus inattendue et surtout bien plus risquée. Parce qu’une approche éropolitique, qui remet le désir au centre, est une approche qui fait une place au risque, et qui l’assume collectivement, ça ne peut pas être une approche sécuritaire (ses passages sur les pratiques sécuritaires dans les milieux militants est utile et brillante). Elle prend donc le risque, dans cette dernière partie, de questionner certaines pratiques éropolitiques, à partir de son expérience vécue : BDSM, jeune, hallucinogènes et danse. J’ai trouvé ça génial, et très précieux. Chacun-e s’en nourrira bien sur différemment mais c’est courageux et parfaitement cohérent, ce qui permet justement de ne pas rester dans l’intellect, mais d’être aussi dans les corps et les pratiques. L’ensemble est passionnant, et, donc, bordélique, mais pour de bonnes raisons. Ce n’est pas une lecture reposante, c’est une lecture pour prendre le risque de penser et de bouger, et j’aime beaucoup. Avec une écriture très agréable, et en bonus, un élément que j’adore : à la fin de chaque chapitre une biblio. Dans laquelle j’ai trouvée plein de choses que j’avais lu et qui faisaient lien et donnait plein de profondeur à son propos, et aussi des trucs à lire qui ont l’air trop bien. Si vous voulez de la lecture politique pleine d’enthousiasme, d’idées qui remuent et qui donnent vie et envie, Myriam Bahaffou, c’est vraiment bien.