
Clementine Morrigan écrit des livres et des fanzines hors de tout cadre formel et normatif. Et j’ai trouvé particulièrement touchant et cohérent ces petits formats assemblés à la main. Cohérents parce qu’elle parle depuis les marges, depuis ses expériences de femme anarchiste, polyamoureuse, queer, ancienne alccolique, survivante de nombreux abus et violences, et qu’elle ne compte ni s’en excuser ni se plier à une entrée dans les normes. Ce qui lui permet de produire des textes personnels, très intelligents et très libres. Les deux tomes de « Fuck the police means we don’t act like cops to each other » ont pour point de départ les démarches de cancelling de certains milieux militants, dont elle a subi directement toute la violence. De cette expérience, elle démonte tout un fonctionnement, qu’on retrouve largement dans les milieux de gauche (bien que de manière moins marquée dans ceux que je connais, et heureusement parce que ça fait peur) qui consiste à s’entre-surveiller et à punir tout écart au dogme ou à la pureté militante. Et à exclure. Notamment sur des bases de dénonciations qui n’ont pas donné lieu à un processus juste, dans un engrenage de menace sur toutes et tous et d’obligation à se plier à la pression collective. Clementine Morrigan fait plus que d’analyser cette dynamique : elle la politise, elle montre là où elle se cache, ce qu’elle a de nocif et surtout de commun aux relations abusives qu’elle connait trop bien, et elle propose des issues tout à fait précieuses (qui rejoignent d’autres auteurices sur les questions de justice et de care). Le contenu est vraiment bien, et la forme m’a plu aussi : une compilation de très petits textes, variés mais avec une profonde cohérence thématique. C’est court et vivant tout en étant très riche en idées et en émotions. « The forgotten art of fucking » est au même format, et regroupe trois petits textes qui parlent de consentement. Et c’est malin et très utile. Avec deux idées qui m’ont marqué : le fait que dans des relations sexuelles hétéro, on performe des rôles de top et de bottom par défaut sans jamais le penser et se donner les moyens de le faire bien (et là la culture BDSM a des choses précieuses à apporter) ; et le fait que le modèle contractuel de consentement n’est pas adapté à la sexualité réelle de beaucoup de personnes, et qu’il est intéressant de penser le consentement de manière plus ambitieuse par l’apprentissage d’une connexion plus profonde. C’est très court, mais c’est vraiment précieux. Je pense que je ne suis qu’au début de mes lectures de Clémentine Morrigan, ça a été une belle découverte.Le site de l’autrice : https://www.clementinemorrigan.com/