
Une vie de saint est le quatrième tome (si l’on ne prend en compte que les textes principaux, c’est-à-dire les romans publiés au Diable Vauvert) de la fresque de Mertvecgorod. Les trois premiers avaient chacun leur unité mais il était évident qu’ils s’inscrivaient dans une même chronologie, avec des personnages et des événements communs. Ce quatrième tome reprend les mêmes personnages et éléments, et sur la même période, mais en proposant un récit qui connecte l’ensemble et lui donne une cohérence. Le jeu de changement de points de vue est brillant, tant il n’est pas du tout acquis de pouvoir raconter des événements et un dénouement déjà connu d’une manière qui ait encore un intérêt. Et pourtant, si, très largement. En termes de récit, et de sens, d’abord, parce que c’est bien ce personnage de Nikolai le Svatoj qui permet de saisir les lignes de tension non seulement du récit, mais de la raison d’une telle plongée dans la fange, et de l’espoir de rédemption, de la perspective de lutte, d’une issue salvatrice qui s’y cache. Christophe a toujours eu un rapport à la transgression, et à l’immonde très marquant mais aussi très puissant, et finalement émancipateur par des truchements tout à fait contre intuitifs (pour moi en tout cas). Ce qui fait que je trouve ça brillant, comme pour chaque tome précédent, mais encore un peu plus ici, parce qu’on a déjà la matière et les clés, et qu’on peut tout assembler. C’est autant la littérature, que du pulp cthulhien, que de la poésie punk, et c’est beau. C’est d’ailleurs l’autre grande force de l’auteur, encore et toujours : une écriture que je trouve captivante, d’une maîtrise rare, et qui permet justement cette plongée dans l’horreur qui n’est pas une complaisance mais une vraie démarche artistique autant que politique. Avec toujours cette capacité à composer le récit en vignettes, avec ici des changements de formes de narration, en mosaïque, sur cinq cent pages. Plus les romans s’accumulent, plus je suis ébloui par les livres de Christophe Siébert, dans des registres, littéraires, intellectuels et émotionnels uniques.